Imprimer

Octobre 2005-- Le Niger, surmédiatisation, désinformation ?

La couverture médiatique de la crise alimentaire au Niger pose bien des questions. Pendant tout l'été, télévisions, radios et presse écrite se sont livré à une belle surenchère pour décrire la famine, les morts, la passivité des pays riches, l'incurie des autorités locales, l'urgence de porter secours au Niger...parfois malgré l'avis des Nigériens. Et puis, la rentrée venue et l'actualité reprenant ses droits, le Niger a disparu des médias. Pas tout à fait cependant : ces derniers se sont alors livré, sur le dos du Niger, à un énième exercice d'auto-critique. Avons-nous bien fait notre travail ? Avons-nous bien accompli notre mission d'informer et ainsi de contribuer à sauver la planète ? Ainsi, Télérama n° 2907(octobre 2005) titrait : « Cherche médias désespérément depuis octobre 2004». L'hebdomadaire évoque les timides et tardives réactions de la communauté internationale. Il condamne les dérives du traitement médiatique, l'attitude scandaleuse de certains journalistes recherchant la souffrance et la mort en direct.

Il est salutaire que cet aspect des choses soit dénoncé. Pour autant, on ne fait qu'effleurer les problèmes de fond. Et on évite soigneusement de s'interroger sur la vraie question : l'impact désastreux de ce traitement de l'information sur l'image du Niger et de l'Afrique en général, sur la situation économique, sociale et politique du pays.

Les problèmes de fond, il y en a au moins deux. Le premier touche à l'inertie des pays riches. C'est dès le début de l'été 2003 (oui 2003) que l'alerte aux criquets est donnée par la FAO : on sait où ils sont, on sait qu'ils se multiplient dangereusement, qu'il faut les détruire avant leur migration. La FAO demande 9 millions de dollars. En vain. En août les besoins sont passés à 100 millions. La FAO en obtient 2 à la mi-septembre, puis 26 en octobre. Mais il est trop tard. La communauté internationale a donc décidé, en toute connaissance de cause, de ne rien faire. Car, comme le dit un expert sahélien scandalisé : « Les pôles d'intérêt des bailleurs de fonds ont changé. Ils attendent de constater les dégâts avant d'évaluer le montant de l'aide à nous accorder ». « L'impact de cette armée de criquets dévorant tout sur son passage, est bien plus fort que l'élaboration d'un projet de développement sur le long terme » (JA-L'Intelligent août 2004).

Le second problème, c'est la loi de l'argent qui gangrène l'information. Une caricature du dessinateur Gado, parue dans le Daily Nation (Kenya) et reprise dans JA-L'Intelligent en avril 2005, fait dire à un homme décharné du Darfour, au Soudan : « Attirer l'attention des médias ? Il faudra attendre la fin du procès de Michael Jackson… » Fiction ? Exagération ? Fin juin 2005 Monsieur Jean-Marie Bocquel, sénateur, après avoir écouté les divers interlocuteurs qu'il avait réunis pour parler du Niger, a souhaité que ces mêmes intervenants (ambassadeur du Niger, associations nigériennes, ONG d'urgence, ONG de développement, ministère des Affaires Etrangères) puissent s'exprimer lors d'une conférence de presse. Celle-ci a été annulée car…il n'y avait pas de journalistes disponibles, ils étaient occupés par l'attente du choix de la future ville olympique !

Dans ces conditions, comment avoir des informations correctes et mettre en oeuvre une action efficace qui corresponde aux problèmes ? Il est bien plus simple...de simplifier, de stigmatiser, de dénoncer.

A commencer par les Nigériens, évidemment.

Le gouvernement nigérien, qui a pourtant donné l'alerte alimentaire à la fin de l'été 2004, a « minoré la gravité de la situation ». De toute façon il est présenté comme n'ayant rien géré. Ce qu'on appelle aujourd'hui la société civile (syndicats, associations diverses, ONG nigériennes…) est quasi absente des reportages divers, ce qui laisse supposer qu'elle non plus ne fait rien. Quant aux femmes, elles ont trop d'enfants et elles sont analphabètes. On va jusqu'à présenter ces faits comme des causes de la situation alors que les forts taux de natalité et d'analphabétisme sont une conséquence et non une cause de l'extrême pauvreté. Faut-il le rappeler, tout pays qui s'enrichit et se développe voit ces taux diminuer rapidement. On ne connaît pas d'exception à cette évolution.

Haro aussi sur les commerçants du Niger, nationaux ou étrangers, qui spéculent en stockant les céréales pour faire monter les prix ? C'est vrai, mais leur comportement, pour inacceptable qu'il soit, est-il plus condamnable que celui des pays riches qui tiennent le marché mondial des céréales dans leurs mains et maintiennent en toute connaissance de causes les pays pauvres dans la dépendance ? Et par ailleurs ces commerçants au Niger et dans tous les pays voisins peuvent remercier chaleureusement les auteurs du harcèlement médiatique, qui leur a permis de faire de l'argent pendant de longs mois pour ensuite se faire filmer par les télévisions locales lorsqu'ils ont effectué quelques dons de céréales. Quant à ceux qui ne peuvent plus acheter à manger parce que les prix sont devenus prohibitifs, ils doivent se contenter des céréales importées. « On nous transforme en fonctionnaires » dit un paysan nigérien. C'est-à-dire : on n'a plus accès au mil, on doit manger du riz importé devenu moins cher, alors que cette nourriture était auparavant réservée aux plus aisés.

En ramenant la crise nigérienne à un simple déficit céréalier, on évite d'aborder le vrai problème : le refus des pays riches de s'attaquer aux vraies causes de la pauvreté, pour le malheur des Nigériens et de bien d'autres peuples sur la planète... On oublie en particulier de dire que la dénutrition des jeunes enfants est souvent due à l'usage d'eau polluée qui provoque des diarrhées, plus qu'à l'insuffisance de nourriture, et que 40% des enfants nigériens sont malnutris en période dite « normale », c'est à dire avant et après le passage des médias et de l'aide d'urgence. On oublie de rappeler que l'accès à une eau saine pour tous est un des « Objectifs du Millénaire », et que la communauté internationale n'a pas fait jusqu'ici ce qu'elle avait promis de faire. L'accès à l'eau pour les plus défavorisés, on en parle beaucoup...mais rien ne vient.

Face à la médiocrité de l'aide d'une communauté internationale négligente et à cette médiocrité de l'information, que peut-on faire ? D'abord viser les bonnes cibles. Faisons cesser ce scandale des pays riches qui donnent quelques milliers de tonnes de céréales, en urgence (c'est plus « visuel ») même si c'est trop tard, quitte à déstabiliser un peu plus le pays receveur, et dans le but de rassurer leur propre opinion publique plutôt que de répondre aux besoins de ceux qui ont faim. Le tapage autour du Niger a révélé nos motivations profondes : L'«Occident » vient au secours du Niger qui, de toute façon, ne peut pas se prendre en charge. Et comme l'a dit George Bush à son arrivée en France en juin 2004 pour l'anniversaire du débarquement : « Les Etats-Unis ont vocation à nourrir la planète ». On l'a compris, on fait disparaître les cultures vivrières et même les paysans du Sud. On ouvre ainsi des débouchés aux surplus subventionnés de l'Union Européenne et des Etats Unis.

Pourtant la logique la plus élémentaire n'est-elle pas de favoriser les cultures vivrières, qui permettent la souveraineté alimentaire, puis les choix de développement économique ?

Exigeons une information de qualité de la part de nos journaux et télévisions : nous en avons assez de ces journalistes qui se contentent de reprendre les informations des autres, qui recherchent avant tout les images choc et « vendeuses », qui exploitent la misère des autres, qui dramatisent au lieu d'analyser, qui participent ainsi à perpétuer le mensonge de l'Afrique assistée et perdue, dans le plus grand mépris de la dignité des personnes dont ils parlent.

Quelle est la réalité du Niger ? Installé dans la stabilité politique au cours de ces quatre dernières années, le Niger a renforcé les acquis démocratiques au cours de l'année 2004 par la tenue réussie des deuxièmes élections présidentielles et législatives de la 5° république ainsi que des toutes premières élections locales pour la mise en place de 265 communes de plein exercice dans le cadre d'une communalisation intégrale du territoire.

Mais l'embellie démocratique de 2004 côtoyait la perspective d'une année 2005 à risques sur le plan de la sécurité alimentaire.

Dès octobre 2004 le Système d'Alerte Précoce (SAP), mis en place par le gouvernement nigérien dénombrait 106 zones déficitaires soit près du tiers de la population du pays (le double de personnes par rapport à 2003). Le premier cri d'alarme est lancé par les autorités. Mais l'aide tarde à venir. Le gouvernement lance un plan d'urgence avec les moyens dont il dispose. Les ONG et associations de développement interviennent aussi..

Comment expliquer le silence assourdissant de la communauté internationale face aux appels répétés des agences de l'ONU et du Niger qui peinent à mobiliser les ressources nécessaires pour l'urgence et pour le financement du développement sur le long terme ? A ce jour sur les 67 millions d'euros sollicités pour faire face à la crise, seuls 31 ont été reçus. Faut-il un tsunami, une famine, un ouragan, pour que les riches se mobilisent ?

Les pays du Sahel (les voisins du Niger ont des problèmes identiques) avaient depuis toujours des mécanismes de sécurité alimentaire : en particulier les banques de céréales. Les livraisons de céréales gratuites des années 70 ont détruit ces mécanismes de sécurité. Et il existe des ONG, nigériennes et étrangères, qui, en s'impliquant avec la population, en utilisant les compétences que le pays possède, en tenant compte des plans locaux de développement, ont choisi d'agir dans la durée. Car la situation décrite pour 2005 est récurrente. Il faut donc s'attaquer aux vraies causes. Sinon on retrouvera une situation identique dans un an. Est-ce le souhait de ceux qui ne se préoccupent que de l'aide d'urgence, délaissant tout engagement sur les actions à long terme ?

Tout le monde au Niger connaît l'impact de l'action durable. Dans le département de Dakoro, classé parmi les zones les plus vulnérables du pays, le soutien apporté par Eau Vive à la création, à la mise en réseau et au suivi d'une vingtaine de banques céréalières depuis bientôt quatre ans a permis d'y stabiliser la situation, essentiellement pour les raisons suivantes : la disponibilité de stocks à proximité, l'accès aux stocks sous forme de crédit de campagne remboursable à la prochaine récolte, l'effet de dissuasion sur le marché , le renforcement de la solidarité locale à travers la banque céréalière.

Mais l'image d'un Niger qui se bat au quotidien pour s'en sortir n'intéresse personne. Un Niger agonisant se vend mieux ; personne ne s'en prive donc. Eau Vive et bien d'autres acteurs du développement refusent cette vision misérabiliste, proposent un autre regard sur le Niger et sur l'Afrique en général, avec ses faiblesses, mais avec ses potentialités, ses atouts, ses ressources humaines, ses espoirs.

« Les peuples et les dirigeants des pays riches doivent se rappeler que le devoir de solidarité n'est pas un effet de mode. Et ils doivent reconnaître les Hommes, leurs capacités, soutenir leurs initiatives d'Hommes libres, dignes et responsables ». Ainsi s'exprime Jean Bosco Bazié, responsable Eau Vive à Niamey.

« La loi du profit, qui domine l'Afrique, manifeste ses effets dans tous les domaines : ainsi les difficultés actuelles pour faire parvenir les secours aux populations rurales renvoient à la politique d'infrastructures routières, qui néglige systématiquement les zones non rentables et sert essentiellement les intérêts du commerce international, voire des dirigeants locaux. De cette politique d'ensemble les conséquences n'ont pas attendu cette crise pour se manifester. Chaque année depuis longtemps la période de soudure est synonyme de disette pour la paysannerie. Mais qui s'en soucie ? Tant que les pluies dites « normales » maintiennent cette faim chronique et cette misère des campagnes hors de la vue ? »

Il faut arrêter de se vautrer dans la compassion médiatique, arrêter de reproduire chaque année les mêmes shows de charity business. Tout le monde sait que les actions d'urgence, même si elles apportent une réponse à des situations ponctuelles, restent de court terme, sans garantie pour l'avenir. Aujourd'hui plus que jamais, la crise nigérienne nous éclaire : il faut soutenir durablement, sans utiliser des effets médiatiques pervers, une Afrique qui gagnera la bataille du développement.

Au fait… : d'ou vient le texte en italique ? Il s'agit d'un appel publié par un groupe d'africanistes français... en juin 1973 !

L'aide au développement, si elle est sincère, doit faire en sorte que des situations telles que celles qu'on vient de connaître ne se reproduisent pas. Mais cela fait plus de 40 ans qu'on le chante sans grand succès. Faut-il y croire encore ou faut-il considérer que le monde est définitivement installé dans un schéma irréversible, creusant davantage les inégalités, exacerbant davantage les frustrations et menant à la catastrophe.

Danielle Touré-Roberget - Présidente d'Eau Vive

 

Pour plus d'informations ou pour des entrevues, veuillez communiquer avec :
Laurent Chabert d'Hières + (33) 1 41 58 50 50

Imprimer